Hier


Le « coup d’éventail » donné le 30 avril 1827 par Hussein Pacha, Dey d’Alger, au consul Pierre Deval,  représentant de Charles X, précéda la conquête de l’Algérie, trois ans plus tard. Erigé en prétexte à la colonisation, ce geste a fait l’objet de nombreux commentaires. 

Une relation inédite de l’incident est livrée ici. Cette version des faits a été recueillie  en 1881 par Alexandre Jobert, avocat à Alger, petit-neveu du consul Deval, auprès du valet de chambre d’Hussein Pacha, témoin oculaire du coup d’éventail. 


Transcription de la note relative au coup d’éventail (archives familiales)

Je soussigné, Alexandre Jobert, rédacteur de la présente note, a eu l’occasion,  le 13 avril 1881, de voir un vieux turc âgé de plus de 80 ans, lequel était valet de chambre de Pacha Hussein. Il assistait à l’audience où s’est produite la scène. Voici comment il la raconte :

« Le salon où recevait le Dey était situé (à la Casbah) dans la cour mauresque où l’on accédait par la Porte, aujourd’hui condamnée et garnie de chaînes de fer que l’on y voit encore suspendues. C’était une pièce longue et étroite (comme toutes les chambres mauresques). Si je n’étais aveugle, je vous conduirais et vous désignerais exactement les lieux. 

« Le Dey était assis dans un (…enfoncement ?) en forme de marabout situé en face de la porte (laquelle donnait aussi sur la cour) sur un divan garni de tapis de Perse. Les murs de ce salon étaient ornés de tentures de soie rouge brodées d’or. La partie supérieure des murs était décorée de panoplies de toutes sortes. Le sol était recouvert de tapis somptueux de Tunisie et du Maroc. Le seul ameublement consistait en quelques fauteuils (style Louis XIII) au dossier droit, carré et élevé, semblables à ceux que l’on trouve encore dans les mobiliers mauresques à Alger. Le Pacha était très simplement vêtu, veste, gilet, culotte et caftan de drap gris, sur la tête un turban de cachemire rouge.

« Le consul général Deval, que je me rappelle très bien et qui était mon ami, avait, comme ses prédécesseurs, le privilège de se présenter seul devant le Dey, la veille du Baïram, pour le complimenter selon l’usage. Cela se pratiquait ainsi depuis longtemps. Les autres consuls ne se présentaient que le lendemain, à cause de questions d’étiquette et de préséance qui avaient souvent amené des difficultés diplomatiques. Le jour en question, le consul était donc seul, vêtu de son grand uniforme, culotte courte blanche, habit bleu brodé d’or, chapeau garni de plumes blanches, avec toutes ses décorations. Quand je dis seul, je me trompe, il était entouré de tout le personnel du consulat, tous en costume de cérémonie.

« Le Pacha avait à sa droite le Khasnadji (ministre des Finances) l’émir El Bahar (ministre de la Marine), le chef de l’armée (Kubadan Pacha) et autres fonctionnaires. Il n’y avait dans le salon aucun soldat, le poste des Janissaires, au nombre de 40, se tenait à la porte. 

« Pendant la première partie de l’audience, le consul, sur l’invitation du Dey, avait pris place sur un fauteuil un peu à sa droite, mais très rapproché de lui.

« Je n’étais pas au courant des difficultés qui divisaient alors le gouvernement de la France de celui de la Régence, je ne me rappelle pas ce qui fut dit. Mais je me souviens très bien qu’après une conversation qui avait duré assez longtemps, le Dey dit au consul : « J’ai écrit trois fois à ton sultan, pourquoi ne me répond-il pas ? ». M. Deval lui répliqua « le roi ne peut te répondre parce que tu es un trop petit personnage ».

(Je crois en partie cette réponse exacte, sauf les termes qui certainement furent plus parlementaires. Le sens exact correspond aux autres documents que je possède).

« A ces mots, le Dey fort irrité frappa de son éventail, qu’il tenait de la main droite, l’épaule gauche du consul. Ce dernier se leva aussitôt, et lui adressa des paroles très énergiques, dont je ne me souviens pas. M. Deval n’avait point recours à un interprète. Il parlait la langue turque comme un turc de Stamboul.

Après cette. .. ?, il se retira avec tout son personnel ».

Lui ayant dit qui j’étais, il m’a fait à la manière orientale force compliments, probablement peu sincères. Ce pauvre serviteur, aujourd’hui dans la misère, est secouru par le Bureau de bienfaisance musulman.

Alger, le 14 avril 1881
A. Jobert